Les 9 gouaches méconnues de la main d’Hergé

L’histoire de ces 9 grandes images fait partie intégrante de l’aventure des Tintin couleurs. Elle raconte comment sont nées ces  images, qui nous imprègnent génération après génération depuis 60 ans…. Nous révélons ici que leur mise en couleur à l’aquarelle et à la gouache par Hergé lui-même eut bien plus d’importance à ses yeux que la réalisation des 9 dessins correspondant à l’encre de chine. Nous dévoilons ainsi l’importance de ces chefs d’œuvre en couleur, dont la valeur historique et artistique devrait dépasser à terme celle des encres de chine, dans la lignée des premières gouaches de couverture Tintin des années 30…

 

  1930-1936 : 5 couvertures mythiques d’une valeur inestimable :

A1 4 PICouverture de l'album Tintin au Pays des Soviets

 

Couverture de l’album Tintin au Pays des Soviets

Il n’existe que 5 couvertures réalisées par Hergé début des années 30, en « pleine couleur » à la gouache pour les premiers albums en noir et blanc : Soviets, Congo, Amérique (vendue chez Arcurial plus de 1,3 M€), Cigares et Lotus. Ces œuvres d’Hergé sont de véritables tableaux, faits de dessin, de gouache et d’aquarelle. Hergé y démontre une grande maîtrise en tant que « peintre », qu’on ne retrouvera que quelques années plus tard lors de la préparation des couvertures grandes images.

1937-1941 : dessins au trait, couleur au calque et frustration d’Hergé :

Procédé d’indication de couleurs par calques pour un hors texte de l’Ile Noire

Procédé d’indication de couleurs par calques pour un hors texte de l’Ile Noire

A partir de 1937, à la grande frustration d’Hergé, une autre technique fut utilisée par Casterman, non seulement pour les Hors Textes, mais aussi pour les petites images de couverture : dessin au trait et indication des couleurs sur calque pour Oreille, Ile, Sceptre, Crabe. Hergé en fut très insatisfait comme l’indique ce courrier du 11 août 1941 concernant la petite image du Crabe aux Pinces d’Or :

« Je fais tout mon possible pour essayer de faire une couverture haute en couleurs, attractive et publicitaire, et voici le résultat : un dessin fade, sans relief, aux tons délavés et pâles. J’avais indiqué un bleu plus soutenu pour le ciel, un jaune plus clair pour le sable, (…) rien, ou presque rien, n’a été respecté (…) je ne me place pas seulement au point de vue du dessinateur trahi….»

Hergé fut très insatisfait de la petite image du Crabe dont les couleurs furent indiquées par calque

Hergé fut très insatisfait de la petite image du Crabe dont les couleurs furent indiquées par calque

1941 : La révélation technique de la couleur :

Si Hergé réagit ainsi, c’est parce qu’il a découvert un nouveau procédé 15 jours plus tôt, lorsqu’il réalise les 4 hors Textes pour le Crabe aux Pinces d’Or : le 29.07.41 : « Un de mes confrères, qui a l’habitude de travailler pour l’off-set prétend que les dessins doivent être coloriés à l’aquarelle, non pas eur un calque, mais directement sur le dessin trait » Et le 8.08.41 Hergé écrit : « Je me suis mis d’accord avec Bindels (le photograveur Note de l’Auteur) : de ces dessins, il tirera une épreuve que je colorierai directement à l’aquarelle ou à la gouache »

Mise en couleur et tirage pour 2 des 4 hors textes du Crabe aux Pinces d’Or

Mise en couleur et tirage pour 2 des 4 hors textes du Crabe aux Pinces d’Or

 

Gouache de mise en couleur Crabe de Hergé

Gouache de mise en couleur Crabe de Hergé

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Cette nouvelle technique obsède Hergé pendant toute cette période : il écrit le 28 août : « J’étais occupé à la mise en couleur des Hors Textes (un fameux travail !) que je viens de terminer » « L’ensemble est bon (…) et de toutes façons, c’est plus joli que le procédé au trait »

Ce sont ces 4 hors textes faits par Hergé qui vont « déclencher » le passage de tintin à la couleur. Dés lors, Hergé n’aura de cesse d’explorer les possibilités de la mise en couleur, en vue d’un premier album couleur, l’Etoile Mystérieuse, fin 1942, mais en même temps que cela, en vue de la refonte des 8 couvertures Tintin Noir et Blanc existants.

A5 HT crabeHTCR3ColHTcr1

Mars 1942 : Hergé n’a qu’un seul projet : refaire les couvertures d’album et passer Tintin en couleur :

C’est le 3 mars 1942 que le projet est lancé. En effet, le papier crème des petites images ne peut être réapprovisionné. Aussi est-il décidé de réaliser les couvertures « à plein dessin » et en offset pour les 8 Noirs et Blanc existants et pour la nouveauté couleur, soit 9 couvertures dites « grandes images ». Elles seront tirées sur la presse des grands hors-texte couleurs. Charles Lesne a envoyé à Hergé un album dont il juge la couverture très réussie, demi-tons, dégradés, ombres et lumière etc… Hergé réagit déjà en adepte de la ligne claire : « L’album Louis XI est, en effet, une jolie réussite.[…] Mais là, toute l’importance est donnée à la couleur, à la différence de mes dessins dont le trait constitue la véritable ossature. Je ne puis me permettre- et au surplus, j’en suis incapable, je l’avoue toutes les finesses, les demi-tons, les dégradés, les effets de lumière que l’illustrateur de ce livre, qui est avant tout un peintre, a pu employer avec un réel bonheur. »

Et il se rappelle son expérience des Hors Texte du Crabe qu’il souhaite à présent renouveler pour les 9 couverture à venir : « Le procédé qui donne les meilleurs résultats est celui d’un dessin noir, colorié par après sur épreuve » (5 mars 1942).

Hergé a demandé qu’on lui renvoie ses dessins en petites images pour se mettre au travail. Le 15 mars 1942, Hergé a déjà fini de reporter 2 dessins (Crabe et Oreille) Hergé termine le dernier dessin le 18 mai 1942. Les 9 images furent donc créées en …2 mois ! le 22, c’est la Pentecôte : « Que le St Esprit continue à t’inspirer de bonnes histoires, pour la joie d’une foule de gosses. » lui écrit Charles Lesne ! …

Pour la réalisation des dessins de couverture, Hergé a procédé par simple report des anciens dessins des petites images

Pour la réalisation des dessins de couverture, Hergé a procédé par simple report des anciens dessins des petites images

Juin 1942 : Hergé s‘épuise sur les 9 gouaches de mises en couleur :

Le 20 mai, ces 9 dessins sont remis au photograveur Bindels. Le 8 juin, Bindels retourne à Hergé les 9 épreuves sur « bleu » pour qu’il les colorie. C’est dans la lettre de Hergé du 10 juin 1942 (dont nous publions ici la copie) que tout s’éclaire sur l’extrême importance attachée à ce travail de mise en couleur.

Il écrit : « Après l’effort que j’ai fourni pour terminer les couvertures (12 heures de travail par jour)… je suis complètement vidé »

Lettre de Hergé du 10 juin 1942

Lettre de Hergé du 10 juin 1942

Charles Lesne le félicite le 11 juin : « Au moment de porter cette lettre, nous recevons de Bindels les épreuves coloriées des 9 couvertures. Elles sont splendides ! Je les retourne ce soir à Bindels, en lui demandant de les réaliser d’urgence »

Et Hergé répond le 12 juin (mention manuscrite en marge de sa lettre du 10) : « Heureux que les couvertures vous plaisent : cela me récompense déjà du travail que cela m’a demandé…»

Et le 20 juin, Hergé remet à Bindels les « mise en page » des 9 couverture (voir exemple pour l’Etoile Mystérieuse)
A la suite de ce travail, Hergé rentrera dans une première dépression liée au surmenage, ne reprenant le travail qu’en juillet 1942…

Mais il aura investi toute son énergie pour réaliser LE chef d’œuvre graphique de sa vie : les 9 couvertures en grandes images couleur, aujourd’hui images mythiques du XXième siècle et pour la plupart mondialement connues !

3 gouaches de couvertures de la main d'Hergé

3 gouaches de couvertures de la main d’Hergé

3 gouaches de couverture de la main d'Hergé

3 gouaches de couverture de la main d’Hergé

 

3 couvertures imprimées

3 couvertures imprimé

3 couvertures imprimées 2

Une des « mises en page » réalisées par Hergé pour les couvertures

Une des « mises en page » réalisées par Hergé pour les couvertures

Chefs d’œuvres méconnus :

Cette genèse des couvertures est inconnue de la plupart des spécialistes de Hergé. C’est en la remettant en perspective dans l’œuvre couleur de Hergé, entre 1930 et 1942 qu’on comprend soudain l’importance extrême du « geste » créatif d’Hergé, dans l’accomplissement de ces 9 gouaches, qui succèdent aux peintures des petites images.

Plus encore, la lecture des correspondances nous fait comprendre que pour Hergé, la réalisation des encres de Chine, pour l’essentiel par report des dessins des petites images, est un travail mineur, relativement à l’investissement énorme qu’il fournit pour les mises en couleur.

Si il faut encore s’en convaincre, il n’est que de comparer le travail de Hergé sur le champignon de l’Etoile Mystérieuse entre le dessin à l’encre…et la gouache de mise en couleur !

A droite, détail du dessin à l’encre du champignon A gauche, la mise en couleur d’Hergé d’une part, le vide du dessin à l’encre d’autre part le chatoiement de son expression en couleur, à la gouache, à l’aquarelle et aux crayons de couleur.

A droite, détail du dessin à l’encre du champignon
A gauche, la mise en couleur d’Hergé
d’une part, le vide du dessin à l’encre
d’autre part le chatoiement de son expression en couleur, à la gouache, à l’aquarelle et aux crayons de couleur.

Peintures de la main d’Hergé :

Pourtant, le marché des originaux survalorise les dessins encres par rapport aux gouaches de couvertures. La preuve en est la vente chez Artcurial en 2014 du dessin à l’encre de la couverture de L’Ile Noire d’une part et de la gouache de mise en couleur faite par Hergé d’autre part.

Le prix atteint par cette dernière, peinture toutes couleurs de la main d’Hergé, est 8 fois inférieure à l’encre de Chine.

A12 Artciurial

Gilles Fraysse

Les commentaires sont fermés.