Les éditions alternées

C’est depuis seulement quelques années que le petit monde des collectionneurs de Tintin commence à s’intéresser aux éditions dites « alternées ». Il a fallu attendre la vente de quelques « Oreille Cassée », pour qu’une vingtaine d’acquéreurs de cette pièce parmi les tintinophiles se mettent à rechercher les autres titres. La rareté et la beauté de l’objet pour bibliophile s’allient au charme d’une lecture unique pour justifier cet engouement. Cependant, un certain mystère entoure toujours l’histoire et l’origine de ces éditions encore mal connues….

Le 16 novembre 1943, Hergé, enthousiaste, écrit à Charles Lesne, directeur d’édition de Casterman : « j’ai reçu les exemplaires en noir, ils sont admirables ! »

Les cinq premiers titres furent fabriqués pendant la guerre, cinq titres mythiques de l’âge d’or hergéen : l’Ile Noire, l’Etoile Mystérieuse, l’Oreille Cassée, le Secret de la Licorne et le Crabe aux Pinces d’Or….Dans ses correspondances avec Casterman, Hergé les appelle les « feuilles en noir » ou « exemplaires en noir ». L’auteur souhaitait envoyer des tirages en noir de ces cinq aventures, aux fins de reproduction dans des publications en Suisse ( l’Echo Illustré ), au Portugal ( O’Papagaïo ), et dans des journaux de langue flamande. L’idée de les relier vient d’Hergé lui-même : le 1er octobre 1943, il écrit à Charles Lesne: « Je crains cependant, comme ce sont des épreuves d’imprimerie, que cela ne puisse passer. Peut-être pourrais-tu faire relier un jeu, le faire mettre sous couverture et l’expédier tout simplement comme un livre. De cette façon, il n’y aurait aucun danger que l’envoi soit arrêté ». Le 5 octobre, Charles Lesne lui répond : « Je ferai une reliure ; cependant, l’impression n’étant faite que d’un côté de la feuille, il y aura donc, dans l’album, 2 pages blanches entre 2 pages imprimées ».

Ainsi naquirent les éditions dites « alternées ». Tous les autres titres après guerre furent tirés de la même façon, le plus souvent non reliés. Reste à les répertorier. Aucun travail de recensement exhaustif n’a jamais été fait et les indications du BDM demandent à être complétées.

L’étude que nous avons menée ne concerne que les cinq premiers titres. Elle s’appuie sur les correspondances inédites entre Hergé et Casterman, ainsi que sur l’ examen comparatif détaillé de ces différentes éditions ; un exercice modeste mais sans précédent…

CINQ TITRES MYTHIQUES :

L’Ile Noire, l’Oreille Cassée, le Crabe aux Pinces d’Or, l’Etoile Mystérieuse et le Secret de la Licorne, tels sont les cinq premiers titres imprimés en noir par Casterman entre le 24 septembre et le 5 octobre 1943. Leur tirage a été intercalé entre le tirage couleur de la Licorne et celui du Crabe, et les albums ont été livrés à Hergé le 5 novembre 1943, afin que celui ci puisse faire ses envois aux journaux étrangers. Ce jour là, Charles Lesne écrit à Georges Rémi : « je t’annonce l’envoi, à ton adresse, de 10 ex. reliés des feuilles en noir de chacun des albums suivants : Etoile Mystérieuse –Ile Noire –Secret de la Licorne –Oreille Cassée –Crabe .Toutefois, tu ne trouveras que 9 ex. Etoile Mystérieuse, le 10ième étant envoyé aujourd’hui même, par poste, à O Papagaïo à Lisbonne ».

Ce tirage fut parmis les plus limité de la collection Tintin : dix exemplaires de chaque titres furent livrés à Hergé et dix furent conservés chez Casterman. Charles Lesne interroge le 5 novembre 1943 : « il y en a encore 10 de chaque titre à ta disposition. Faut-il te les envoyer ou continuer à les tenir ici à ton usage ? » Hergé répond le 25 novembre : « à propos des albums en noir qui restent : cela ne vous dérange-t-il pas de les conserver à Tournai ? » .Charles Lesne confirme : « D’accord pour tenir ici, à ta disposition, le solde des albums déjà imprimés ».

Quant au prix payé par Hergé à l’éditeur, il fut très raisonnable : « Les frais d’impression des albums en noir ont été assez élevés mais M.Gérard Casterman, qui s’occupe spécialement de ces questions, me dit qu’il te consent le prix global de 1000 F.B. par album » écrit Charles Lesne. Il en coûtera donc à Hergé 1000 Francs Belges pour dix exemplaires de chaque titre, soit 100 F.B. par exemplaire, à comparer aux 37,50 Francs Belges que coûtait à l’époque une édition originale couleur en librairie. Soit l’équivalent de 150 Francs Français d’aujourd’hui pour une édition alternée qui en vaut 20 000 à 105 000 de nos jours … Hergé écrira : « je trouve en effet très raisonnable le prix que m’a fait M.Gérard »

DES TIRES A PART TRES SPECIAUX :

Deux différents types d’éditions ont existé. On retrouve en effet les titres sous deux formes légèrement différentes, aussi bien avec un 2ième plat A22 ( n° aut.5594 ) et un dos pellior rouge carmin ( en général décoloré ) qu’avec un 2ième plat A21 ( n° aut.5594 barré 1786 ) et un dos toilé granulé vermillon ( matériau appelé « Pégamoïd »). Hormis cette légère différence, ces volumes sont complètement identiques ( cartonnages, impression des cahiers*, papier des pages de garde, impression des 1er plats ), ce qui rend difficilement imaginable un montage et assemblage postérieurs. Il aurait fallu entreposer et conserver séparément chaque éléments d’époque ( au moins 6 éléments ) ….et les monter quelques années plus tard !
(* un examen à la loupe des maculatures et traces d’impression sur l’Oreille Cassée démontre que les cahiers sont d’un même tirage en A21 comme en A22.)

La qualité de fabrication fut exceptionnelle pour cette période de pénurie : montées sur cartonnage très épais ( épaisseur de l’E.O. du Crabe ), les couvertures correspondent à celle de l’E.O.couleur pour l’Oreille, tandis que pour l’Ile Noire et le Crabe, le premier plat a été monté avec une image récupérée des éditions noir et blanc en grande image.
Toutes ces éditions ont pour caractéristique commune leurs pages de garde bleues, imprimées sur papier gaufré, légèrement vergé, dont la couleur jaunie contraste fortement avec la blancheur immaculée du papier des cahiers. Ces pages de garde au papier gaufré sont celles utilisées pour certains exemplaires de l’E.O.couleur de la Licorne en A20 et A21, à partir d’octobre 1943, et pour l’intégralité de l’E.O.couleur du Crabe, en décembre 1943. Elles permettent de garantir l’authenticité de nos exemplaires et surtout d’en dater la reliure.
Imprimés sur un superbe papier, épais, d’une grande blancheur, proche du papier utilisé pour l’édition originale noir et blanc du Lotus de 1936, les cahiers des alternées présentent en outre la caractéristique de bénéficier d’une encre d’un noir profond, grasse, ayant dans certains exemplaires, déteint d’une page sur l’autre ( Ile, Etoile et surtout Crabe….).

Les plaques ayant servi à l’impression sont celles des E.O.couleurs pour l’Oreille et l’Ile, une nouvelle plaque ayant été fabriquée pour l’Etoile, la précédente ( 3ième éd. Couleur A20 ) s’étant trouvée trop usée. En effet, Charles Lesne écrit ceci à Hergé le 24 septembre 1943 : « On commence aujourd’hui l’impression des noirs, profitant d’un battement entre la Licorne et le Crabe. On te fera donc une dizaine de feuilles de la Licorne, de l’Oreille Cassée, de l’Ile Noire et de l’Etoile Mystérieuse. Pour ces dernières nous sommes obligés de faire faire un nouveau report du film noir sur zinc car le report précédent est usé. Ce sera donc la dernière impression de ce lot ».
C’est la raison pour laquelle les cahiers de l’Etoile alternée sont uniques, ne correspondant ni à l’édition couleur A20 ( étoiles au bas des cahiers versus pas d’étoiles dans l’alternée ), ni à l’édition couleur suivante ( dessins de la page de titre raccourcis, titre sur 2 lignes versus grandes cases et titres sur une ligne pour l’alternée ) !

UNE RARETE EXTREME :

Le plus rare des cinq titres est probablement la Licorne. Un exemplaire servit à la publication de cette aventure dans Cœurs Vaillants début 1944….Charles Lesne s’étant plaint de la médiocre qualité de reproduction de cette aventure dans ce journal, Hergé répond le 27 août 1944, « J’étais au courant de cette reproduction puisque j’avais envoyé en France un album en noir ( un des exemplaires tirés à part chez vous ) destiné à cette fin ; la seule chose contre laquelle nous pourrions éventuellement nous élever, c’est le fait qu’ils reproduisent l’album page par page. Mais comment pourraient-ils faire autrement, puisqu’ils ne disposent que de l’album pour reproduire les dessins ? »

Moins rare que la Licorne, qui reste introuvable, le Crabe, dont on ne connaît pas d’exemplaire en A21, et seulement quatre exemplaires en A22 L’édition alternée du Crabe est en outre la véritable édition originale au format couleur ( envoyée à Hergé le 5 novembre 1943, alors que l’édition originale couleur fut imprimée à partir du 23 novembre ). Le charme de sa lecture est incomparable pour les tintinophiles accros de cette aventure ….il faut avoir admiré les hors-texte en noir et blanc….

Viennent ensuite l’Ile Noire ( trois exemplaires en A22 ,deux exemplaires en A21) et l’Etoile Mystérieuse ( trois exemplaires en A22 , deux exemplaires en A21), puis l’Oreille Cassée. On en a retrouvé une trentaine d’exemplaires en A21 mais le titre reste d’une extrême rareté dans sa version A22 ( trois exemplaires connus).

Il est à noter enfin que les éditions A22 dos pellior proviennent des Studios Hergé, de Bob de Moor ou de l’entourage de Hergé. Nombre de ces éditions ont été annotées ou découpées pour servir de maquette à la refonte des albums. Tel cet exemplaire de l’Ile Noire, annoté de la main d’Hergé, qui conçut sur ce volume ses premières modifications avant de passer le relais à Bob de Moor …pour qu’il redessine complètement l’histoire dans les années 60.
Quant aux éditions A21 dos toilé vermillon, elles proviennent généralement de Casterman, mais on en a vu aussi ressortir sur des brocantes ou des marchés aux puces….

UN PARFUM DE MYSTERE AUTOUR DE CES EDITIONS :

Aujourd’hui mieux connus, les « exemplaires en noir » conservent néanmoins leur part d’obscurité.

Il y a d’abord l’énigme du Crabe. En effet, l’édition alternée comprend la mention « Printed in Belgium » en grands caractères en dernière page, alors que cette mention n’apparaît pas sur les éditions couleurs de l’époque, mais seulement sur l’édition B2 de 1948, qui, elle, comporte par contre les nouveaux hors-texte, contrairement à l’alternée. Alors que tous les autres éléments permettent de dater cette édition de 1943, cette mention est discordante, comment l’expliquer ?
D’autre part, certains courriers entre Casterman et Georges Rémi jettent le doute sur la date de fabrication de l’album, en théorie contemporaine des quatre autres. Le Crabe n’aurait pas été envoyé avec les autres à Hergé le 5 novembre 1943 comme le mentionne la lettre de Charles Lesne. En effet, le 30 novembre 1943, Charles Lesne écrit à Georges Rémi : « Je suppose qu’il te faut aussi le Crabe ? Veux-tu confirmer ? ». De même la note de débit de Casterman à Georges Rémi en date du 6 janvier 1944 portant sur 4 albums en noirs ( et non 5 ) pour une somme de 4000 F.B. ( et non 5000 ).
Charles Lesne s’était-il trompé lorsqu’il annonçait l’envoi à Hergé du Crabe dans son courrier du 5 novembre 1943 ?
En tout cas la mention de 5 albums à mettre au débit de Georges Rémi réapparaît bien dans les correspondances le 31 mars 1944. Si le Crabe est vraisemblablement postérieur aux 4 autres titres, ce n’est donc que de quelques mois…

Edition couleur Casterman de 1943 (édition dite alternée) 4ième plat A21

© Hergé/Moulinsart 2010

Deuxième énigme : le mystère des Oreille Cassée . Il y a environ 20 ans furent retrouvés plusieurs dizaines d’exemplaires de l’Oreille Cassée en état neuf, au 2ième plat A21 et dos toilé granulé vermillon. Au moins trente exemplaires, soit bien plus que les vingt exemplaires fabriqués pour Hergé fin 1943. Il paraît assez logique de déduire que les vingt exemplaires du premier tirage étaient les A22 avec dos pellior rouge carmin, et non les A21 dont un grand nombre de volumes furent retrouvés 35 ans plus tard. Mais alors que sont ces exemplaires jamais mentionnés dans les correspondances et quand ont-ils été fabriqués ?

Dernier sujet d’interrogation, les éditions d’après la guerre. Jusqu’au 22 octobre 1945, les cinq premières alternées semblent avoir été les seules, puisque Hergé écrit à cette date à Charles Lesne : « Albums en noir. On me réclame, en Suisse et au Portugal, des suites aux dessins qui ont paru jusqu’ici chez eux. As-tu songé à faire tirer quelques épreuves en noir du Trésor, comme cela avait été fait pour les autres albums ? »
En revanche, d’autres éditions alternées existent, à partir de 1946 : le tirage en noir de Rackham ( février 1946 ), vingt exemplaires de Tintin au Congo ( avril 1946 ), des tirages en noir du Sceptre ( décembre 1947 ), de nouveaux tirages de la Licorne ( avril 1948 : « Puis-je vous demander, lors d’un prochain tirage du Secret de la Licorne, de bien vouloir tirer pour moi de nouveaux jeux d’épreuves en noir de cet album ? Ceux que vous m’aviez envoyé autrefois ont totalement été écoulés ».), six nouveaux exemplaires de la Licorne ( juillet 1949 ), des épreuves en noir du Temple ( septembre 1949 ), douze Quick et Flupke en noir ( février 1950 ), trois exemplaires noirs, en feuilles, de L’Or Noir ( février 1951 ), cinq albums en noir des 7 boules ( février 1951 ), Tintin en Amérique, Le Lotus Bleu, Coke en Stock -édition alternée jointe avec la version couleur- et probablement tous les autres titres parus en Tintin jusqu’en 1976, la plupart du temps en feuillets non reliés…. certains probablement reliés.
Concernant les volumes reliés, on trouve aujourd’hui dans les collections des exemplaires du Lotus, de l’Amérique, du Congo et du Temple…Il sera cependant nécessaire de répertorier et expertiser systématiquement ces exemplaires.

D’où viennent les éditions en A21 et pourquoi sont-elles différentes ? pourquoi le Crabe porte-t-il la mention « Printed in Belgium » ? reste-t-il une Licorne quelque part ? quels autres titres ont été vraiment reliés par Casterman après la guerre ?

Les vrais collectionneurs ressentent pour ces albums la même attraction que celle exercée sur Tintin par le fétiche Arumbaya…Puisse cet article éveiller leur intérêt, susciter leur réflexion, et que ceux qui sont en mesure de nous apporter des détails supplémentaires nous contactent et nous aident à lever un coin du voile…

Gilles Fraysse

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