L’age d’or des éditions couleurs`L’Etoile Mystérieuse`

L’aventure éditoriale de la publication des aventures de Tintin et Milou prend sa dimension la plus passionnante pendant la seconde guerre mondiale. En effet, à partir de 1942 , Hergé met les bouchées doubles. Il invente de nouvelles histoires, qui paraissent chaque jour dans le Soir et il retravaille ses albums en vue de leur édition en couleur. Voici l’histoire du premier Tintin en couleur, paru en 1942, l’Etoile Mystérieuse.

  L’Etoile Mystérieuse

Genèse d’une « nouveauté » :

12 décembre 1941. Le dernier Tintin noir et blanc vient de sortir, les expéditions ont commencé le 18 novembre, et le tirage à 8000 exemplaires du Crabe aux Pinces d’Or « petite image » est déjà épuisé. Charles Lesne, directeur d’édition de Casterman écrit à Hergé : « Il sera utile que nous nous rencontrions à Tournai, d’ici quelques semaines, pour faire un examen de toutes les questions relatives à « l’affaire Tintin » : papier, couverture, hors-texte, etc…L’affaire prend un développement tel qu’il est indispensable d’en bien voir tous les aspects…. »«… nous souhaiterions que l’essai d’une page en couleurs de la nouveauté Tintin soit réalisé le plus rapidement possible. » ajoute-t-il le 11 février 1942. L’aventure en couleurs peut commencer….le 15 février, Hergé, écrivant à Louis Casterman, imagine les studios Hergé «Vous vous souvenez que je vous ai dit tout de suite qu’il m’était matériellement impossible ( à moins de donner ma démission au Soir !) d’exécuter moi-même le travail de mise au format, c’est à dire de redessiner complètement un ou des albums […] j’organise ainsi une sorte d’atelier, spécialisé dans ce genre de travail. ». Casterman confirme « le vaste projet d’édition des albums Tintin en couleurs » dans sa réponse du 25 février….et un mois plus tard, Hergé envoie noms et adresses de « quelques bons illustrateurs : Jacobs Edgar, excellent pour l’illustration des livres d’histoire, Van Melkebeke Jacques, Evany, Lismonde Jules et Laudy Jacques illustration de livres pour enfants. »….

« l’Aérolithe Mystérieuse » :

« Quel titre vais-je lui donner, juste ciel ? » écrit Hergé « Que penses-tu de « l’Etoile Mystérieuse » ou « l’Aérolithe Mystérieuse » ? çà ne casse rien, n’est-ce pas ?…N’aurais-tu par hasard rien de mieux à me proposer ? » écrit-il le 15 mars 1942. C. Lesne lui répond : « Je ne connais pas assez l’histoire pour te proposer autre chose car je ne vois «  Le Soir » que très rarement. Mais je trouve que « L’Etoile Mystérieuse » n’est pas mal ». Hergé décide le 20 mars : « Va pour « L’Etoile Mystérieuse ».

 Coloriage, nuit noire et couverture :

 Les premières épreuves des coloriages sur la première planche ne permettent pas de se faire une idée : « Il est fort difficile d’en juger car c’est nuit noire partout » écrit L.Casterman le 19 mars. Le 7 juillet, C. Lesne, à propos des pages 8 et 9 : « une chose m’a très heureusement frappé, c ‘est que ton dessin ne perd rien de sa vigueur et de sa souplesse par le coloriage » Le 10, Hergé est malade «  je me suis payé le luxe d’une pansinusite : repos complet, dans la pénombre, ne pas travailler, ne pas lire, ne pas fumer, ne pas écrire ( ! ) »

 Hergé envoie le 29 mars un projet de couverture pour la « nouveauté », afin qu’elle soit tirée en amalgame avec les 8 couvertures des « grandes images » noir et blanc. Hergé s’interroge à cette époque sur le fait de réserver ces 9 nouvelles couvertures pour les futures éditions couleurs. Cependant, le 28 juillet 1942 commence le tirage des couvertures des 8 «grandes images » et de l’Etoile. Tout est terminé le 4 septembre. L’édition originale de L’Etoile est ainsi la seule en couleur au format des éditions grandes images, notamment avec son 1er plat plus large de 2 mm et ses pages de garde épaisses et bleu intense.

 Visuel : courrier du 18 mai 1942 ( pièce ci-jointe)

 Légende : Hergé envoie un courrier le 18 mai 1942. Il y décrit ses intentions pour la page de titre et sa décision pour des histoires en 62 pages.

Edition originale couleur A 18 très recherchée :

 L’impression commence le 2 octobre 1942 : « Pour la nouveauté, nous travaillons aux seize premières pages, […] Le rouge et le jaune sont imprimés. Le bleu et le noir suivent. » dit-on chez Casterman. Mais un « pépin » survient « après l’impression du jaune et du rouge, sous l’effet de l’humidité, le papier a joué : il s’est quelque peu allongé. » Enfin, le 15 octobre, C. Lesne écrit : « J’espère que, comme nous ici, tu seras satisfait du résultat. C’est incontestablement une réussite. Nous sommes certain d’un succès extraordinaire ». Hergé critique quand même et juge ces premières sorties «  un peu trop bonbon ». Le 27, « on tourne sans arrêt ; le tirage sera en papier disponible, c’est à dire de 10 à 12000 »( 11887 dont 1200 de passe exemplaires exactement ) Enfin, envoi d’une « maquette » reliée à Hergé le 20 novembre, «  cela nous a une de ces allures » écrit-il en retour !…mais après examen plus attentif, tombent les premières critiques : Le 24 novembre, Hergé envoie un courrier détaillé de ses observations. ( cf. lettre ci-jointe + celle du 2/12)

Le 1er décembre, C. Lesne écrit : «  dés achèvement de l’impression, nous avons fait façonner immédiatement 3 albums qui sortent de l’atelier à l’instant. » Et le 12 décembre : « Les expéditions ont commencées et les commandes affluent […] la vente de ce mois épuisera tout le tirage » Le prix de vente avait été fixé à 37.50 FB.

 Cette édition originale Tintin est devenue aujourd’hui une des plus recherchée…

 Etranges secondes éditions couleur A 18 et A 20 :

 « On attaque une réimpression à une dizaine de mille, de l’Etoile Mystérieuse sur papier de guerre », écrit C.Lesne le 12 janvier 1943, ajoutant : « bon nombre de personnes s’imaginent en ouvrant l’album que la première page manque car elles y cherchent vainement le titre.[…] Ces remarques sont justes […] Qu’en penses-tu ? » Hergé approuve et se demande même comment il n’y a pas pensé plus tôt. (Courrier de Hergé du 15 janvier 1943 : «  P.S. pour la réimpression de l’Etoile, a-t-on songé à faire sauter le T de « tu est venu te ravitailler ». Page 29, 4ième rangée, 2ième dessin ) »Le 2 mars, C.Lesne envoie une feuille d’impression afin que Hergé puisse juger du «  papier de guerre » et « de l’effet du titre sur la première page de dessins ». « nous sommes loin dans la réimpression » écrit-il alors. Dans le même courrier, on trouve le planning d’impression des couvertures des éditions couleurs de 1943. L’impression en amalgame est prévue pour le 15 mars pour 4 titres, Etoile ( 2ième éd.), Oreille ( E.O .), Licorne ( E.O.) et Ile ( E.O.). Pour ce qui concerne l’Etoile, l’image de ce second tirage est identifiable par de microscopiques tâches noires dans le DE du titre LES AVENTURES DE TINTIN. On retrouve cette caractéristique sur 3 albums : le A 18 avec titre en première page, l’A 20 et l’A 22 alternée. Lundi 8 mars : «  nous avons trouvé que la réimpression de l’Etoile sur papier ordinaire était très bonne.­[ …] Le titre ne fait, effectivement, pas mal du tout. » Le 6 avril, C.Lesne écrit : « 2ième tirage à 12500, terminé ». Et le 24, il écrit : « Ici, nous achevons les expéditions de l’Etoile Mystérieuse, dont pratiquement tout le nouveau tirage va être épuisé. ».

La seconde édition A 18 annoncée comme telle n’est donc finalement qu’un re cartonnage de l’édition A 20, qui, elle, s’avère être la véritable deuxième édition. D’ailleurs, l’examen des cahiers révèle une identité entre ces deux impressions. Par contre, le dernier plat et les pages de garde du re cartonnage en A 18 ont en effet été récupérés de l’édition originale. Le premier plat, quant à lui, est celui de l’édition A 20. L’édition A18 avec titre en première page fait donc partie ( environ 10 % du tirage ) de la seconde édition A 20 tirée entre janvier et mars 1943 à 12561 exemplaires (dont 1250 ex. de passe).

 Soulignons donc la rareté de ce re cartonnage sous A 18 de la seconde édition couleur A 20, probablement tirée à un millier d’exemplaires, et dont seulement 5 exemplaires sont passés en vente publique en 10 ans, mais pas un seul connu à l’état neuf…

Papier en stock , période de guerre :

 Hergé cite dans sa lettre du 5 avril 1943, H de Kimpe de l’Office Central du Papier (son contact auprès des autorités ): « Il m’a été communiqué que la situation actuelle en papier et carton est vraiment catastrophique, que les produits contingentés ne disposent même pas du tiers de leurs besoins en carton et papier » . Hergé entame des démarches auprès de son ami après accord de Louis Casterman.( 5 mai 1943 ) Cet ami lui rapporte « qu’il y aurait moyen d’obtenir, par la suite, certaines facilités, en insistant sur le côté, disons « culturel », de nos éditions, et en mettant l’accent sur la nécessité qui existe de donner à la jeunesse des œuvres saines, instructives et moralisatrices. Il paraît-ce n’est pas moi qui le dit !-que les milieux compétents seraient assez disposés à reconnaître toutes ces qualités aux éditions Tintin et, en conséquence, à leur accorder certaines faveurs. »( 13 mai ).

 C.Lesne met cependant Hergé en garde le mercredi 1er septembre 1943 sur les parutions intensives de Tintin dans les journaux à propos de la parution de l’Etoile en flamand dans «  Het laatste Nieuws « je me demande toutefois- et ici, je te livre une réflexion toute personnelle-si il ne serait pas plus opportun , pour toi, d’attendre la fin de la guerre pour intensifier la parution de tes dessins dans les journaux….nous ne sommes peut-être plus tellement éloignés de la fin des hostilités, et il pourrait se produire, une fois la guerre finie des réactions qui, pour être injustifiées n’en seraient peut-être pas moins désagréables…As-tu déjà réfléchi à cette hypothèse ? »

 En novembre 1943, Casterman obtient l’autorisation de la Propaganda pour réimprimer tous les Tintin en français à 10000 exemplaires sauf pour l’île Noire ( donc Etoile, Oreille, Crabe, Licorne,..). Hergé voit d’ailleurs son photograveur Bindels le 22 novembre pour « les différentes corrections à apporter à l’Etoile Mystérieuse », qui sera le premier titre à bénéficier de ces nouvelles autorisations, 7110-7112-7114-7116….

 3ième édition A 23 d’avril 1944 dos bleu…magique :

 Dans son courrier du 25 novembre 1943, Hergé évoque les corrections prévues pour la 3ième édition : « Pour la page 1, nous avons décidé de couper de 4 ou 5 centimètres les trois dessins de la seconde rangée, de rapprocher alors de ces dessins les dessins de la première rangée, et, dans la place ainsi obtenue, au dessus, de mettre le titre dessiné de la couverture. Ce sera beaucoup plus joli. » Courant décembre, Hergé et Casterman correspondent en vue de l’impression en amalgame des couvertures de Etoile, Oreille, Secret et Crabe, en même temps que pour les éditions en flamand. La réimpression est lancée le 19 janvier 1944, mais seulement en français finalement. cf. courrier joint de Hergé comportant dessins indicatifs 23/01/44. Le 14 mars, C.Lesne écrit : «  Ici, nous achevons la réimpression de l’Etoile qui pourra, je le crois bien, reprendre le chemin de la librairie vers la fin de ce mois. » La mise en vente aura lieu en fait le 17 avril. Le tirage de 13210 exemplaires dont 1300 exemplaires de passe. Le prix de vente fut à cette occasion augmenté à 45 FB l’album. Le 10 mai, Casterman à Tournai est bombardé et tout doit s’arrêter. Hergé s’interroge sur la possibilité de travailler avec une autre maison afin de « pouvoir continuer à payer mes collaborateurs ».. Mais Hergé sort d’une dépression. Et Casterman tourne au ralenti, peinant à terminer les rééditions du Crabe et de la Licorne, manquant de « force motrice » et de papier ; Cela durera jusqu’en décembre 44, pour l’édition de ces 2 derniers titres…

L’Etoile A 23 est pour les collectionneurs le premier Tintin à dos bleu, très recherché pour cette caractéristique exceptionnelle, seul à avoir été imprimé chez Casterman, les suivants ( Ile A 23 bis et B1 et Etoile B1 ) ayant été diffusés après décembre 1944, et tous imprimés à Bruxelles ( imprimerie Degreve ).

 et 4ième édition B1 de décembre 1946, papier épais :

 Dans son courrier du 13 juin 1945, C.Lesne demande à Hergé de modifier le dernier plat, initialement pour la parution du Trésor de Rackham le Rouge : « On a assez vu le placard qui figure au verso des couvertures des albums et on voudrait une présentation nouvelle de cette publicité. Quelque chose d’élégant et d’attrayant, à la manière d’Hergé. Veux-tu faire cela ?.Ce serait assez urgent car on voudrait cette amélioration pour « Rackham » dont l’impression est presque achevée. D’accord ? » Le 17 juin, le projet est envoyé et d’abord refusé par Casterman car trop coloré et compliqué et pouvant nuire aux couvertures. mais Hergé défend son projet. Le 11 juillet, C.Lesne suggère le compromis final : « Adopter le dessin entièrement en couleurs mais au lieu de lui donner toute la surface du plat, ne lui donner que le centre, une bande de teinte neutre, de 3 cm l’entourant complètement. Cette bande serait déchiquetée du côté du dessin de telle façon que celui-ci apparaîtrait comme dans une déchirure. Ainsi, nous éviterons de donner au plat arrière l’importance de la couverture et nous laissons à celle-ci tout son effet. » Ainsi naquit le fameux 2ième plat monocolonne qui devait décorer le dos des Tintin presque 30 ans durant. L’édition B1 de l’Etoile avec dos bleu ne sera pas imprimé chez Casterman : « nous avons fait réimprimer le Trésor et l’Etoile aux ateliers d’Electrotypie de Genval.( à Bruxelles ) Ces impressions sont terminées. On s’occupe actuellement des cartonnages. » ( 26/06/46 ) « Tout cela sera mis en vente pour les fêtes de fin d’année » ( 28/08/46 ).

 Le tirage de cette édition papier épais très recherchée, aux couleurs d’une profondeur inégalée, sera quand même de 16650 exemplaires !….

 3 éditions dos blanc et non 5 ! :

 En conclusion, ce sont seulement trois tirages en dos blancs qui furent faits pendant la guerre. L’E.O. A18, l’A 20 et l’A 23. Les autres albums sont des re cartonnage ( 2ième A 18 ). Quant à l’édition A 24, il est fort peu probable qu’elle existe, et si c’est le cas, c’est forcément un re cartonnage de A 23 ou B 1.…

 Les éditions suivantes de l’Etoile sont mieux connues, les différentes éditions se succédèrent…En 1954, le drapeau américain et le banquier Blumenstein firent place à des symboles plus acceptables….mais ce qui nous intéresse à présent, c’est la suite de cette aventure éditoriale…rendez-vous donc au chapitre 2 pour connaître et comprendre la refonte de l’Oreille Cassée et de l’Ile Noire, l’édition originale couleur de la Licorne, et leurs différentes éditions en période de guerre.

 Merci à Etienne Pollet pour son aide dans mes recherches chez Casterman.

 

Gilles Fraysse

 

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